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Des relations électriques

Des relations électriques

Abdel Ali, ancien élève de York, révolutionne la mobilité grâce à la robotique pilotée par l'IA.

Abdel Ali | Photographie: Chris Robinson

En réfléchissant à l’achat d’un véhicule électrique, Abdel Ali s’est heurté à un problème que des millions de personnes connaissent : son immeuble n’était pas équipé de borne de recharge et ne prévoyait pas en installer. Pour beaucoup, cela aurait suffi à les décourager. Mais pas Abdel. Diplômé de l’École Schulich des hautes études commerciales de l’Université York, il savait exactement à quelle porte frapper.

La suite de l’histoire illustre toute la force des relations qu’une université comme York peut contribuer à créer. Animé par une idée audacieuse, ce titulaire d’une maîtrise en administration des affaires a trouvé, par l’intermédiaire de Schulich Startups, un mentor qui l’a ensuite mis en contact avec celui qui allait devenir son futur directeur de l’exploitation. Puis, grâce à un programme d’accélération mené en partenariat avec YSpace, de nouvelles portes se sont ouvertes : celles de professeurs de génie, de partenaires municipaux, de promoteurs immobiliers et d’organismes de financement. En 2023, au détour d’une conversation, une idée est née : Kiwi Charge, une entreprise torontoise spécialisée en robotique et en intelligence artificielle, dont les robots autonomes apportent la recharge directement aux véhicules stationnés, sans nécessiter d’infrastructure fixe.

Le contexte est particulièrement propice. Tandis que les gouvernements, le secteur privé et le milieu de la recherche s’efforcent d’accélérer la transition vers une économie à faibles émissions de carbone, les véhicules électriques s’imposent comme un levier essentiel de cette transformation. Parallèlement, l’accès aux infrastructures de recharge demeure l’un des principaux freins à l’adoption des solutions électriques. Selon une enquête récente de l’Association canadienne des automobilistes, 70 % des propriétaires de véhicules électriques au Canada se disent insatisfaits de la disponibilité des stations de recharge. Chef de file dans le domaine, Kiwi Charge entend répondre à ce besoin pressant. L’entreprise a récemment obtenu 1,7 million de dollars de financement du Réseau ontarien d’innovation pour les véhicules (ROIV), avec le soutien de General Motors Canada et de Pfaff Automotive.

Dans cette entrevue, Abdel revient sur les débuts de Kiwi Charge et les défis que représente la création d’une entreprise en robotique et en intelligence artificielle. Il explique également comment le réseau de l’Université York – l’une des 100 meilleures universités pour l’entrepreneuriat selon le classement de PitchBook –, grâce aux relations qu’il favorise entre les milieux universitaire, industriel et gouvernemental, a contribué à l’essor de son entreprise.

Pour les lectrices et lecteurs qui découvrent Kiwi Charge, pouvez-vous nous présenter votre entreprise?

Abdel Ali : Kiwi Charge est une entreprise spécialisée en robotique et en intelligence artificielle qui conçoit des solutions autonomes et mobiles pour recharger les véhicules électriques. Plutôt que de devoir chercher une borne de recharge, les automobilistes peuvent compter sur nos robots-chargeurs, qui se rendent directement à leur véhicule. Complètement autonomes, ils se déplacent dans les stationnements intérieurs et extérieurs, se branchent aux véhicules, les rechargent, puis se débranchent, sans aucune intervention humaine.

Nous cherchons à résoudre l’un des principaux freins à l’adoption des véhicules électriques dont on parle encore trop peu : l’accès à la recharge. Environ 30 % des propriétaires de véhicules électriques vivent dans des condos ou des immeubles où l’installation de bornes de recharge permanentes peut représenter un investissement de centaines de milliers de dollars et prendre plusieurs années. L’idée était donc de concevoir une solution capable d’apporter la recharge jusqu’à un véhicule, où qu’il soit stationné et pour une fraction du coût, et ainsi rendre les véhicules électriques plus accessibles aux personnes vivant en immeuble ou en condo.

Quel a été le déclic qui vous a donné envie de vous attaquer à ce problème?

Abdel Ali : Tout est parti d’une situation que j’ai moi-même vécue. Je réfléchissais à acheter un véhicule électrique lorsque je me suis rendu compte que l’immeuble où j’habitais ne disposait d’aucune infrastructure de recharge et ne comptait pas en installer.

En discutant avec mon entourage, j’ai constaté que presque toutes les personnes que je connaissais qui vivaient dans un immeuble à logements multiples se heurtaient au même problème. C’est là que j’ai eu le déclic. Ce n’était pas le véhicule électrique qui posait problème, ni même la borne de recharge, mais plutôt le coût exorbitant de son installation. Environ 80 % des coûts sont associés aux conduits, aux travaux électriques et aux permis, et non aux composants matériels. Je me suis alors dit que si, plutôt que d’apporter le véhicule jusqu’à la borne, on pouvait apporter la borne jusqu’au véhicule, on pourrait éliminer une grande partie de ces coûts, et, par la même occasion, résoudre le problème.

Passer d’une idée à une plateforme robotique fonctionnelle représente tout un défi. Quelles ont été les principales difficultés rencontrées?

Abdel Ali : Les défis techniques étaient considérables. Il fallait concevoir un robot capable de se déplacer dans des stationnements, de résister aux hivers canadiens, de se brancher à un véhicule et de s’en débrancher de façon sécuritaire, et ce, sans intervention humaine. L’adaptation de la plateforme aux conditions hivernales a exigé d’importants efforts de recherche et de développement.

D’un point de vue commercial, l’un des principaux défis était de démontrer qu’il existait une réelle demande et d’établir notre crédibilité avant même d’avoir un produit fini. Il fallait convaincre les gestionnaires immobiliers, les promoteurs et les municipalités de miser sur une technologie encore nouvelle.

Nous avons réussi à relever ces deux défis grâce à nos partenaires. Les programmes d’accélération nous ont donné accès à une expertise en ingénierie et à des environnements d’essai que nous n’aurions pas pu financer seuls. Nous avons également misé très tôt sur les projets pilotes. Plutôt que de nous contenter de présenter un concept, nous voulions des résultats probants.

Pour nos premiers projets pilotes, j’ai dû mettre la main à la pâte. Chaque soir, je me rendais moi-même dans des immeubles pour recharger manuellement les véhicules électriques à l’aide d’une première version, encore non automatisée, de notre solution. Pour la clientèle, peu importait que la recharge soit effectuée par un robot ou une personne. L’essentiel était de pouvoir se réveiller le matin avec une voiture entièrement rechargée. Cette étape nous a permis de valider l’existence d’un besoin réel, de créer de la traction commerciale et, ultimement, de décrocher nos premiers contrats payants et de nouer des partenariats stratégiques clés.

Quel a été le rôle de l’Université York tout au long de votre parcours?

Abdel Ali : L’écosystème d’innovation de l’Université York accompagne Kiwi Charge depuis ses débuts et contribue à son essor.

Le soutien de Schulich Startups, et tout particulièrement le mentorat de Chris Carder, nous a été extrêmement précieux. Ses conseils nous ont aidés à traverser les hauts et les bas qui font inévitablement partie de la création d’une entreprise. Il nous a notamment épaulés pendant une période difficile, alors que nous avions perdu l’un de nos principaux partenaires, une situation qui aurait pu considérablement ralentir notre progression. Il m’a également fait connaître Aamir Abubakkar, qui a par la suite rejoint l’équipe fondatrice de Kiwi Charge à titre de directeur de l’exploitation.

Grâce à l’accélérateur de solutions de mobilité intelligente de SmartTO, offert en partenariat avec YSpace, nous sommes passés d’un premier prototype à un produit minimal viable prêt à être mis sur le marché. Au cours du programme, nous avons presque doublé notre niveau de maturité technologique. Le réseau YSpace nous a également mis en relation avec le ROIV, des partenaires municipaux à Markham et à Vaughan, des promoteurs immobiliers ainsi que d’autres grands acteurs de l’écosystème. Plusieurs de ces rencontres ont abouti à des prototypes, à des partenariats et à de nouvelles possibilités de financement.

Grâce à YSpace et à Schulich Startups, nous avons pu accéder à une expertise précieuse, établir des relations déterminantes et saisir des occasions qu’il aurait été très difficile de trouver par nous-mêmes. Remporter la première place lors de la journée de démonstration de SmartTO et de la soirée Schulich Startup Night 19 nous a en outre donné une certaine crédibilité à un moment charnière de notre croissance.

Et bien sûr, mon MBA à l’École Schulich a profondément influencé ma façon d’aborder l’entrepreneuriat. Elle m’a notamment appris l’importance de valider d’abord la demande du marché avant d’engager des investissements importants dans le matériel.

La collaboration est un fil conducteur dans l’histoire de Kiwi Charge. Pourquoi la complémentarité de différentes expertises a-t-elle été si importante?

Abdel Ali : Les défis liés à l’adoption des véhicules électriques sont pluridisciplinaires. Notre travail se situe au croisement de plusieurs disciplines : la robotique, l’intelligence artificielle, le génie électrique, l’immobilier, les politiques municipales, les affaires et la modification du comportement. Aucune équipe ne peut, à elle seule, réunir toutes ces expertises.

La collaboration peut parfois sembler ralentir les choses à court terme, puisqu’elle suppose de confronter davantage de points de vue. Toutefois, elle conduit presque toujours à des solutions plus solides. Un ingénieur travaillant en solitaire peut concevoir une technologie brillante qui, malgré tout, ne répond à aucun besoin réel. Une chef d’entreprise peut entrevoir une occasion d’affaires prometteuse sans forcément mesurer pleinement les contraintes techniques. En réunissant des expertises issues de différents secteurs, on peut identifier très tôt les angles morts, s’assurer de résoudre le bon problème et, au bout du compte, accélérer sa progression tout en améliorant ses résultats.

Quels partenariats ont le plus contribué à la réussite de Kiwi Charge?

Abdel Ali : Une collaboration, rendue possible grâce à SmartTO, s’est révélée particulièrement déterminante. Dans le cadre de notre cohorte, nous avons été mis en relation avec le programme de projets techniques appliqués du Collège Centennial. Des membres du corps professoral ainsi que des étudiantes et étudiants en ingénierie ont alors travaillé avec notre équipe afin d’adapter le robot aux conditions hivernales et d’améliorer ses systèmes électriques et motorisés. Cette collaboration a accéléré l’essor de notre jeune entreprise, tout en donnant aux étudiantes et aux étudiants l’occasion de mettre leurs connaissances en pratique sur un véritable produit commercial.

Depuis, nous avons poursuivi ce modèle collaboratif. Nous avons fait appel à des étudiantes et à des étudiants de l’École de génie Lassonde de l’Université York pour contribuer au développement du bras robotisé de Kiwi Charge. Nous avons également travaillé avec l’Institut universitaire de technologie de l’Ontario sur les systèmes de batteries et les technologies de recharge des véhicules électriques, ainsi qu’avec l’Université de Toronto et l’Université de Waterloo dans le cadre de nos activités de recherche et développement en robotique.

Nos collaborations ne se limitent pas aux composants matériels du robot. Nous avons notamment travaillé avec l’Institut Vecteur sur l’apprentissage automatique pour les capacités de navigation, ainsi qu’avec IDEAWORKS du Collège Mohawk sur le développement de ses logiciels.

Pour une entreprise technologique en démarrage, il serait normalement difficile d’avoir accès à des institutions et à des ressources de cette envergure. Chacune de ces collaborations nous a permis de profiter d’expertises spécialisées, tout en offrant aux étudiantes et étudiants de précieuses occasions d’apprentissage expérientiel. Elles nous ont aidés à avancer beaucoup plus rapidement que nous n’aurions pu le faire seuls.

Quelle réalisation vous rend le plus fier depuis le début de l’aventure?

Abdel Ali : Nous intervenons aujourd’hui dans des environnements réels, et non plus uniquement en laboratoire. Grâce à nos projets pilotes, nous avons déjà fourni des milliers de kilowattheures d’énergie propre, permis des dizaines de milliers de kilomètres de conduite électrique et évité des tonnes d’émissions de CO₂, tout en contribuant à plusieurs objectifs de développement durable des Nations Unies.

Même si notre aventure ne fait que commencer, notre équipe s’est déjà agrandie et compte désormais 14 personnes. Nous créons de nouvelles propriétés intellectuelles et développons à l’interne des modèles d’intelligence artificielle de pointe.

Mais ma plus grande fierté ne se résume pas à des chiffres. Des personnes vivant en immeuble qui, hier encore, n’avaient aucun moyen de recharger un véhicule électrique peuvent aujourd’hui envisager d’en posséder un. Nous contribuons à éliminer un obstacle concret dans la vie de personnes bien réelles. C’est plus significatif que de simplement créer une technologie intéressante.

Quelles sont les perspectives qui vous enthousiasment le plus pour la suite?

Abdel Ali : Nous souhaitons déployer notre solution à plus grande échelle. Plus de 140 immeubles figurent aujourd’hui sur notre liste d’attente, et nous menons des projets pilotes rémunérés avec des acteurs majeurs de l’immobilier, dont Starlight Investments. En parallèle, nous travaillons à des déploiements commerciaux avec plusieurs partenaires automobiles de premier plan, notamment General Motors Canada, Pfaff/Lithia et un important fabricant de véhicules électriques américain.

Notre objectif à court terme est de commercialiser notre technologie de recharge brevetée, de nous implanter dans d’autres villes au Canada et de commencer à pénétrer des marchés internationaux.

Mais c’est surtout le potentiel à plus grande échelle qui m’enthousiasme. Si nous pouvons apporter la borne de recharge à un immeuble, plutôt que d’exiger qu’il soit réaménagé, nous pouvons rendre les véhicules électriques accessibles à des millions de personnes qui n’ont ni entrée de garage ni espace de stationnement attitré avec accès à une alimentation électrique.

Quels conseils donneriez-vous aux étudiants et aux jeunes diplômés qui souhaitent se lancer dans l’entrepreneuriat?

Abdel Ali : Avant toute chose, vérifiez qu’il existe une réelle demande pour l’idée que vous voulez développer avant d’y consacrer des ressources importantes. Mon expérience en capital-risque m’a appris l’importance de cette étape et nous a évité plusieurs erreurs coûteuses.

Deuxièmement, ne cherchez pas à tout faire par vous-même. Presque toutes nos avancées importantes, qu’elles soient techniques, financières ou commerciales, sont attribuables à un partenariat, à un programme ou à une discussion avec d’autres personnes. Très peu sont le fruit d’une solution que nous avons trouvée en vase clos.

Enfin, tirez parti des ressources qui sont à votre disposition. L’Université York et l’écosystème d’innovation de Toronto offrent une vaste gamme de ressources souvent méconnues pour les jeunes entreprises, notamment des infrastructures, des programmes d’accélération, des subventions et des possibilités de mentorat.

Il est difficile de quantifier financièrement le soutien que YSpace et Schulich Startups nous ont apporté, mais son impact sur notre parcours a probablement été aussi important que celui de n’importe quelle subvention que nous avons reçue.

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